Une immense fabrique d’huile d’olive dissimulée sous le sable
Le sable de Tunisie vient de livrer un secret qui bouleverse notre compréhension de l’économie romaine. Des archéologues ont mis au jour un complexe de production d’huile d’olive d’une ampleur exceptionnelle dans la région de Kasserine — bien plus vaste que tout ce que les chercheurs avaient documenté jusqu’ici dans cette zone.
Il ne s’agit pas d’une découverte ordinaire. C’est une fenêtre rare ouverte sur une industrie antique qui approvisionnait une grande partie de l’Empire romain en l’une des ressources les plus précieuses de l’époque.
Vingt pressoirs alignés au cœur du désert
Une équipe internationale de chercheurs italiens, espagnols et tunisiens explorait le site d’Henchir el Begar lorsqu’elle fit cette découverte stupéfiante. Les fouilles révélèrent un impressionnant torcularium — un complexe dédié à la fabrication d’huile d’olive — équipé de pas moins de 12 grandes presses à poutre disposées en rangée.
Les investigations menèrent ensuite à la mise au jour d’une seconde zone de production, abritant 8 pressoirs supplémentaires. Au total, ce sont 20 presses à huile qui ont été répertoriées, faisant de ce site l’un des plus grands centres de production d’huile d’olive connus de l’Antiquité.
L’emplacement n’avait rien d’accidentel. La région du Jebel Semmama offrait des conditions idéales :
- Des terres fertiles parfaitement adaptées à la culture de l’olivier.
- Un accès fiable et régulier à l’eau.
- Un climat particulièrement favorable aux oliviers.
L’huile d’olive, véritable colonne vertébrale de l’Empire romain
À l’époque romaine, ce territoire appartenait à la province d’Africa Proconsularis, l’une des régions agricoles les plus stratégiques de tout l’empire. Mais la zone entourant l’ancienne cité de Cillium dépassait largement le simple rôle de grenier à blé.
Elle fonctionnait comme un carrefour commercial où colons romains et populations locales coexistaient étroitement. Une inscription datant de 138 après J.-C. atteste que le Sénat romain avait officiellement autorisé des marchés réguliers dans cette région.
Ce n’est guère surprenant quand on mesure à quel point l’huile d’olive était indispensable au quotidien :
- Combustible pour les lampes et l’éclairage domestique.
- Élément central de l’hygiène corporelle.
- Base de nombreux remèdes et onguents médicinaux.
- Ingrédient essentiel de l’alimentation et de la conservation des aliments.
Une fabrique qui survécut à plusieurs empires
L’un des aspects les plus remarquables de cette découverte réside dans la longévité exceptionnelle du site. Les analyses archéologiques démontrent que la production s’y poursuivit approximativement du IVe au VIe siècle après J.-C.
Cela signifie que cette entreprise survécut à l’apogée de Rome, à la conquête vandale de l’Afrique du Nord, puis au contrôle byzantin de la région. Une telle continuité témoigne d’une stabilité économique tout à fait remarquable pour l’époque.
Tout un tissu industriel enfoui sous la surface
Grâce au géoradar, les chercheurs ont constaté que les richesses archéologiques du site dépassent largement ce qui est visible à l’œil nu. Des vestiges de voies, d’habitations et d’autres bâtiments ont été détectés, suggérant que ce lieu fonctionnait comme une véritable communauté industrielle parfaitement organisée.
Au-delà de la production oléicole, les archéologues ont également mis la main sur :
- Des meules en pierre destinées à la transformation des céréales.
- Des objets artisanaux tels que des bracelets en métal.
- Des fragments d’architecture décorative réemployés dans la construction.
Ces trouvailles révèlent une économie locale bien plus diversifiée qu’on ne le supposait jusqu’alors.
Une industrie d’exportation à l’échelle du monde romain
À proximité du complexe de production s’étendait un petit vicus — un village regroupant ouvriers, agriculteurs et artisans étroitement intégrés au système économique romain. L’huile produite sur place n’était pas destinée à la seule consommation locale.
Elle était acheminée vers les grandes villes portuaires, puis expédiée vers des marchés et des légions romaines stationnées à des centaines de kilomètres de là. À bien des égards, ce système évoque les chaînes d’approvisionnement modernes, où les matières premières sont produites en un endroit précis avant d’être distribuées sur de vastes distances.
La Tunisie recèle encore bien des surprises historiques
La découverte de Kasserine démontre que l’Afrique du Nord jouait dans l’économie romaine un rôle bien plus considérable que ce que l’imaginaire collectif lui prête généralement. Elle rappelle aussi que d’immenses secrets archéologiques dorment encore sous les sables.
Les chercheurs estiment que la région abrite très probablement d’autres complexes enfouis, susceptibles d’apporter de précieuses informations sur le commerce, l’industrie et la vie quotidienne dans l’Antiquité. Cette découverte n’est donc pas seulement fascinante sur le plan historique — elle offre aussi un éclairage saisissant sur la sophistication des systèmes de production qui existaient il y a près de 2 000 ans.













